Le Soir "Placebo retrouve des couleurs sur son nouvel album", Sep'13

par Thierry Coljon
11 septembre 2013


« Placebo permet de m’exprimer sans être trop conscient de moi-même », nous a avoué, à Berlin, son chanteur emblématique Brian Molko.

L’hôtel Soho House de la Tortstrasse à Berlin où nous fixe rendez-vous Placebo a toute une histoire. Le bâtiment massif, avant d’être rénové pour en faire un hôtel branché, était fin des années 20 un grand magasin tenu par un Juif qui s’en fit bien sûr expulser pour accueillir dès 1942 le siège des Jeunesses hitlériennes. Après la guerre, dans le secteur russe, le Parti Socialiste Unifié s’y installe et y décide des purges d’opposants au pouvoir stalinien en RDA. La salle où nous attend Brian Molko – qui accepte de mener cet entretien dans un français parfait – est celle du Politburo. Bigre…


Pourquoi se retrouve-t-on à Berlin ?

Notre maison de disques se trouve ici dorénavant. Universal-Allemagne. On ne trahit pas les Belges de PiaS. On a eu une très bonne expérience avec eux. Mais comme chaque album est une réaction artistique envers le précédent, nous avions envie d’un peu plus de sécurité dans l’industrie. En plus, toute l’équipe avec laquelle on bossait chez Virgin en Allemagne, tout au début, et qui a créé notre succès, travaille maintenant pour Universal. On a un lien fort avec eux.

On retrouve un peu sur ce disque la première tonalité de Placebo. Est-ce voulu ?

J’espère que les premiers fans apprécieront ce disque. J’ai du mal à juger ce disque que je ne veux plus écouter pour le moment. J’espère que pour chaque album, l’esprit de Placebo est toujours là. En équilibre avec un son nouveau. Ce serait chiant de se répéter constamment.

L’image de Placebo aussi a fort évolué. Cette pochette-ci est très colorée…

C’est une explosion cosmique, psychédélique, de couleurs. C’est vrai qu’il y a dix ans, on n’aurait pas imaginé cela de Placebo. J’avais envie de faire un break avec l’esthétique très minimale. Je voulais un esprit psychédélique car mon premier amour musical, c’était la musique des années 60. C’est toujours en moi.

« Bosco » aborde le problème de la boisson…

C’est une chanson très triste, tragique, sur l’effet dévastateur de l’addiction sur une relation amoureuse. Cette chanson me fait pleurer. C’est un des morceaux les plus honnêtes et vulnérables de notre carrière. Nous avons réussi à créer une chanson qui peut exister en dehors du contexte de Placebo.

L’alcool fut surtout un problème par le passé pour Placebo…

Je l’espère sincèrement. Il faut y travailler au quotidien. En tant qu’être humain, je me préfère sobre. Je trouve que ces jours-ci, j’ai une meilleure qualité de vie. Le lifestyle rock’n’roll est assez difficile à maintenir au fil des ans. On en parlait avec Steph dans un de nos rares moments de nostalgie. On s’est dit : putain, on a fait toute une vie de fête en dix ans.

Les tournées, chez Placebo, sont souvent lourdes et longues. Ça n’aide pas…

On peut faire ce métier sans tomber dans l’alcool ou la drogue. Plein y réussissent. On peut faire la fête sans que ça devienne un problème ou un drame. Mais, statistiquement, il y a bien une personne sur dix dans le monde qui a une prédilection pour l’addiction. Pour travailler ou se décontracter, ce n’est pas nécessaire en tout cas. Ni pour l’inspiration…

« Lourd comme l’amour » : c’est un slogan un peu étonnant. D’habitude, on dit « léger »…

L’amour, c’est souvent brutal et violent. L’obsession et la jalousie. La perte de quelqu’un qu’on aime. Qu’il vous quitte ou quitte ce monde, c’est difficile souvent l’amour. En réalisant cet album, on s’est rendu compte qu’il y avait un thème qui l’unifiait. Et puis ça reste du Placebo qui ne fera jamais un album très léger.

Placebo existe depuis bientôt vingt ans. Est-ce que vous sentez une évolution dans le public ?

Sur chaque tournée, on se rend compte qu’aux dix premiers rangs se trouvent de nouveaux teenagers. Chaque fois. Ça représente peut-être une sorte d’immaturité émotionnelle mais nous pouvons toujours communiquer avec le public jeune. C’est peut-être le complexe de Peter Pan propre à tout groupe de rock.

On se rend compte ces derniers temps que les meilleurs albums de rock sont l’œuvre de vétérans : Cohen, Dylan, Bowie, Depeche Mode… C’est rassurant pour vous ?

J’espère que nous serons encore à même de faire de bons disques quand nous aurons leur âge. Sincèrement. Car je n’ai aucune idée de ce que je pourrais faire de ma vie. Je n’ai jamais rien fait d’autre. Je ne dessine pas et j’ai sans doute trop de complexes pour faire l’acteur.

Encore maintenant ?

Oui, oui. Même si je ne suis plus trop sollicité pour ça. Je n’ai pas vraiment envie non plus. Un album solo en parallèle, peut-être, ça me brancherait encore, un de ces quatre. Il y a d’ailleurs sur ce disque trois morceaux que j’avais écrits pour un projet solo mais je les ai offerts au groupe car ils sonnaient trop Placebo. Il s’agit de « Too Many Friends », « Hold On To me » et « Scene Of The Crime ». Même si les maquettes étaient très différentes. C’était voix et guitare acoustique.

Ce serait intéressant d’un jour révéler ces démos, dans une édition deluxe par exemple…

Ah oui, pourquoi pas. Ce n’est pas une mauvaise idée, ce serait intéressant. Je vais y penser…

Parlant de David Bowie, on n’est pas près d’oublier ce fameux concert de ses 50 ans au Madison Square Garden où il vous avait invités en première partie… C’est lui qui a parlé de Placebo en premier…

Il a bon goût David (ah, ah). Il a été très chouette avec nous. Je trouve fantastique son retour inattendu. Une vraie surprise, je ne m’y attendais pas du tout. J’ai adoré « Where Are We Now » qui est d’une douceur et d’une tristesse très émouvante. Mais pour nous, c’est tout de même difficile de rester dix ans sans rien sortir.

Vous êtes d’une grande discrétion sur votre vie privée. Tu habites toujours Londres ?

Oui. C’est mon contexte. Placebo permet de m’exprimer sans être trop conscient de moi-même. C’est utile pour moi. Ça satisfait mon côté exhibitionniste. Je n’ai pas besoin, du coup, d’être comme ça dans la vie de tous les jours. Sinon, on est très discrets. Notre vie privée, c’est très important. On ne sort pas dans les soirées avec les autres célébrités.

Ce disque a mis du temps à se faire, finalement ?

En tout, un an. Au départ, c’était un accident. Notre nouvelle firme de disques nous avait demandé un single et on s’est dit que ce serait sympa d’offrir cinq morceaux plutôt qu’un ou deux. On a donc sorti l’EP B3 en 2012, avec notre nouveau producteur, Adam Noble. Et puis ça s’est tellement bien passé avec lui, dans une atmosphère conviviale et productive, qu’on a décidé de continuer. On travaillait déjà sur notre album sans le savoir en fait. Entre-temps, Adam devait terminer d’autres choses, nous, on est parti en tournée pour faire la promo de B3… Ça a donc pris du temps. On n’avait pas envie de se presser non plus.

Chanter « Ne me quitte pas » avec un orchestre symphonique, comme ce fut le cas en plein air à Bruxelles pour la présidence européenne de la Belgique, c’était un vieux rêve ?

Je n’étais jamais monté sur scène avec un orchestre. C’était ma première motivation, je dois avouer, pour être honnête. La chance de faire « Ne me quitte pas » aussi, car c’est une de mes chansons préférées.

On se sent parfois à l’étroit dans le format du trio de Placebo ?

Oui, c’est pour ça que sur disque, il y a un orchestre et du piano sur chaque morceau, je pense. Et sur scène, on est six. Dès le deuxième album, on s’est rendu compte que le format du power trio était trop restreint pour nous.

Ce qui pousse Muse à utiliser des bandes sur scène…

C’est pour ça qu’on est six. Pour éviter les bandes… C’est aussi plus fun d’être à six en tournée, c’est comme un petit gang. On s’entend bien, on se respecte… C’est moins toxique que par le passé.

Pourquoi de si longues tournées ?

C’est vrai que c’est fatigant mais de nos jours, avec la crise du disque, on n’a pas le choix. Je dois épargner pour l’université de mon fils. Il a presque 8 ans…




Translation by Laetitia


Placebo found colors on their new album

"Placebo allows me to express myself without being too conscious of myself", confessed the iconic singer Brian Molko, in Berlin.

The Soho House hotel in Berlin inTortstrasse where Placebo give us a rendez-vous Placebo has its own history . The massive building which has been renovated into a trendy hotel , was in the late 20's a great store run by a Jew who was expelled in order to host in 1942 the head of the Hitler Youth . After the war, in the Russian area , the Unified Socialist Party moved there and it decided to purge opponents against the Stalinist power in GDR. The room where Brian Molko is waiting for us - who agreed to do the interview in a perfect French - is the one of the Politburo. Gee ...


Why are we in Berlin?

Our record company is here now . Universal- Germany. We're not betraying the Belgians of PiaS . We had a very good experience with them . But as each album is an artistic reaction to the previous one, we wanted a little more security in the industry. Moreover, the team we worked with at Virgin in Germany at the very beginning, which has created our success , now works for Universal. We have a strong bond with them.

There ison this new record the first tone of Placebo. Is that intentional?

I hope the "old" fans will enjoy this record. It's hard to judge this record I dob't want to hear at the moment. I hope that for every album, Placebo's spirit is still there, balancedwith a new sound. It would be boring to be repeating constantly.

Placebo's imagge has evolved a lot. This cover is very colorful...

It is a cosmic and psychedelic explosion of colours. It is true that ten years ago, we wouldn't have imagined that coming from placebo. I wanted to make a break with a very minimal aesthetic . I wanted a psychedelic mind because my first musical love is the music of the 60s. It's always in me.

"Bosco" is about alcoholism...

This is a very sad song , tragic, the devastating effect of addiction on a relationship. This song makes me cry. This is one of the most honest and vulnerable song in our career. We managed to create a song that can exist outside the context of Placebo.

Alcohol was especially a problem in the past for... Placebo

I sincerely hope so. You have to work every day. As a human being, I prefer myself sober. I think these days , I have a better quality of life. The rock'n'roll lifestyle is quite difficult to maintain over the years. Stef and I were talking about it in one of our rare moments of nostalgia. We said : damn, it was a lifetime party concertrated in ten years.

Touring, for Placebo, is often onerous and long. It 's not helpful...

We can do this job without falling into drugs or alcohol . Many manage o do so . We can party without it becoming a problem or drama. But statistically, there is one person per ten in the world that has a predilection for addiction. To work or relax, it's not necessary anyway. Nor for inspiration...

"Heavy like love" is a rather surprising slogan. We usually say "light"...

Love is often brutal and violent. The obsession and jealousy. The loss of someone you love. Either they leave you or they leave this world, love is sometimes painful. While making this album, we realized there was a theme which brought the album together. And we arePlacebo who will never make a "light" album.

Placebo exists since nearly twenty years. Do you feel a change in the audience?

On each tour, we realize only the first ten rows are new teenagers. Every time. It may be a kind of emotional immaturity but we can still communicate with the young audience. This is perhaps the Peter Pan complex suitable for any rock band.

We realize lately that the best rock albums are the work of veterans : Cohen, Dylan , Bowie, Depeche Mode... It's good for you?

I hope we'll be able to make good records when we'll be as old as them. Sincerely. Because I have no idea what I could do with my life. I've never done anything else. I do not draw and I may have too many complex for acting.

Even now?

Yes, yes. Even if I 'm not very often asked for it. I don't really want either. A solo album perhaps, one day. There are also three songs on this album that I had written for a solo project but I offered them to the band because they sounded too Placebo. This is Too Many Friends, Hold On To Me" and, Scene Of The Crime. Although the demos were very different. It was singing and acoustic guitar.

It would be interesting to reveal these demos in a deluxe edition one day, for example...

Ah yes , why not. This isn't a bad idea, it would be interesting . I'll think about it...

Speaking about David Bowie, we can't forget the famous concert for his 50th birthday at Madison Square Garden where he had invited you to play the first part... He was the first person to talk about Placebo...

David has good tastes ( ah, ah ). He was very nice with us. I think his unexpected comeback is fantastic. A real surprise, I didn't expect it at all. I love " Where Are We Now" which is sweet and sadly touching. But for us, it's still hard to stay ten years without releasing anything.

You're very discreet about your private life. Do you still live in London?

Yes. This is my context. Placebo allows me to express myself without being too conscious of myself. This is useful for me. It satisfies my exhibitionist side. This way, I don't need to be like that in every day life. Otherwise, we are very discreet. Our privacy is very important. We don't party with other celebrities.

This disc took time to be released finally?

In one year. Initially, it was an accident. Our new record company asked us a single and we thought it would be fun to offer five songs rather than one or two. So we released the EP B3 in 2012 with our new producer Adam Noble. Then things went so well with him in a friendly and productive atmosphere, we decided to go on with him. We were already working on our album unconsciously. Meanwhile, Adam had to finish other things and we went on tour to promote B3... It has taken time. We did not want to rush either.

Singing "Ne me quitte pas" with a symphonic orchestra, as was the case in the open air in Brussels for the EU Presidency of Belgium, was it a dream you wanted to realise?

I had never been on stage with an orchestra. I must confess, It was my first motivation, to be honest. I was also lucky to sing " Ne me quitte pas " because it's one of my favorite songs.

Is it sometimes tight to be a trio?

Yes, that 's why on the disk, there is an orchestra and piano on each piece. And on stage, we are six. Since the second album, we realized the power trio format was too small for us.

What pushes Muse use soundtracks on stage...

That's why we're six. To avoid soudtracks... It's also fun to be six on tour. It's like being a small gang. We get on well each other, we respect each other... It is less toxic than in the past.

Why such a long tour?

It is true that it is tiring, but today, with the crisis of the disk, there is no choice. I have to save for college for my son. He's almost 8 years now...