La Libre "Placebo, effet garanti", Sep'13

GILLES MILECAN
Publié le lundi 16 septembre 2013


Placebo existe depuis 20 ans. Brian Molko, son chanteur, ne revendique pas la maturité mais défend sa propre vulnérabilité. Ecrit en deux temps, "Loud Like Love" se donne des airs de LP: deux faces bien distinctes, deux expériences successives.


"Loud Like Love", c’est l’album du renouveau pour Placebo ?

Ah ? C’est un peu le cas avec chaque album. J’aurais dit ça il y a 4 ans pour "Battle for the Sun" aussi. C’est chaque fois un processus de renouvellement.


N’y a-t-il pas eu un break depuis 4 ans ? Ne pouvait-on pas se demander où était Placebo ? Cet album donne l’impression d’un retour au Placebo des premiers albums, non ?

(rires). C’est difficile à dire pour moi. J’en suis encore très très proche. Cette proximité donne peut-être plus de difficultés à juger. Ce que je sais, c’est que c’est un album qui est très direct, très honnête, très vulnérable aussi. Il y a moins de défenses derrières lesquelles on s’était un peu plus cachés sur d’autres albums. Il y a certains sons retrouvés qui font penser au début de Placebo. Nous réagissons aussi toujours de façon très forte par rapport à l’album précédent. Je pense que nous nous étions, à ce moment-là, centrés sur les guitares, sur des murs de son. Cette fois-ci, nous avions envie de faire quelque chose avec plus de couleurs, plus de textures, un peu plus éclectique.


Comment est née l’envie de reprendre l’écriture ? Comment s’est passée cette écriture-ci ?

La plupart du temps, ça commence avec une guitare sèche, très simple. C’est la façon dont j’ai appris à jouer de la guitare. C’est la façon dont j’ai appris à écrire des chansons. On avait pris un an de congé, mais j’ai continué à écrire des chansons. Je me suis imposé quelques restrictions qui ont donné la couleur des morceaux. Je me suis interdit les guitares électriques saturées. J’ai composé sur d’autres instruments : des pianos, de vieux synthétiseurs. Je ne savais pas, à ce moment-là, qu’on allait utiliser ces morceaux sur l’album. Je faisais ça pour m’occuper pendant mon congé. C’est peut-être pour ça que certains morceaux de l’album ont une couleur différente...


À propos des textes, vous regardez plutôt autour de vous ou en vous-même ?

Plutôt en moi. Mais il y a des moments où je regarde le monde depuis mon coin, mon petit coin. Le premier 45 tours, "Too Many Friends", est un bon exemple. Il y a une quinzaine d’années, j’ai vu le monde changer avec la naissance d’Internet. Maintenant, les réseaux sociaux sont un grand changement de société. Je me suis posé des questions sur l’amitié au 21e siècle. Qu’est-ce que cette amitié-là signifie ? Que veut dire la communauté ? Est-ce que tout est technologie ? Quels sont les effets dans le monde physique ? Sur la façon dont nous nous comportons les uns avec les autres ? Et c’est un moment fascinant parce que cela change à une vitesse incroyable.


L’album se divise en deux parties. Qu’est-ce qui les distingue l’une de l’autre ?

Je pense qu’on s’est davantage lâchés sur la deuxième partie. Nous avions déjà beaucoup accompli avec ce qu’on peut appeler la face A, alors nous avions le désir d’être plus expérimentaux pour la face B. C’est pour ça que les chansons sont plus longues. Et on a pris beaucoup de risques en faisant des choses qu’on n’avait pas vraiment faites avant. On était à la recherche de quelque chose. On se poussait, on se poussait, parce que ce n’était pas facile à trouver. On voulait absolument sortir de notre zone de confort. On a continué à chercher quelque chose qui nous excitait mais qui était vraiment nouveau pour nous. Tous les groupes ont envie, au moins une fois dans leur carrière, d’écrire une chanson qui peut exister en dehors du contexte du groupe lui-même. Je pense qu’on a probablement fait ça, on en est le plus proche en tout cas, avec le dernier morceau, "Bosco". C’est vraiment un son complètement différent de ce qu’on a fait auparavant.


Vous dites que cet album est plus vulnérable que les précédents. Vous disiez, au début de Placebo, que vous vous sentiez invincible. C’est parce que vous êtes vous-même plus vulnérable maintenant ?

Oui, je suis beaucoup plus, comment dire, autocritique envers moi-même. Des choses que j’aurais laissé passer avant, je ne peux plus les laisser passer. Pour cet album, j’ai écrit, puis réécrit, réécrit. Je suis beaucoup plus dur sur moi-même. Je pense que l’écriture de cet album, c’est dix petites nouvelles, dix petites fictions inspirées par des faits et des émotions réelles. En les créant, j’ai la possibilité d’être plus honnête et plus direct.


La vulnérabilité humaine n’est-elle pas depuis longtemps un des thèmes principaux de Placebo ?

Oui. Et je me suis rendu compte aussi que peut-être, au premier abord, écrire un album sur l’amour, ce n’est pas quelque chose de très "Placebo" à faire. Mais, avec le recul, j’ai réalisé que nous avions déjà écrit plusieurs chansons là-dessus, même si on peut les relire différemment dix ans après. J’espère toujours qu’il y a assez d’ambiguïté pour que les chansons puissent survivre et toucher plus tard de nouvelles personnes.


Vous avez l’impression que votre public s’est renouvelé en presque vingt ans ?

Oui. Il y a des gens qui ont grandi avec notre musique et qui sont toujours là au concert mais un peu moins à l’avant. Chaque fois qu’on commence une nouvelle tournée, on se rend compte qu’il y a une tribu d’adolescents qui vient de découvrir Placebo. C’est peut-être parce qu’on a un petit complexe de Peter Pan, parce qu’on est encore un peu adolescents émotionnellement nous-mêmes, parce qu’on a passé les vingt dernières années dans un groupe rock, je ne sais pas… C’est très possible. Là aussi, je ne cherche pas à trouver la formule magique ou à comprendre ce que c’est. Parce qu’il y a quelque chose de "réussi" là-dedans : chaque fois que nous sortons un nouvel album, nous réussissons à parler à un nouveau public. Pour être honnête, je suis très très étonné par cela mais je me sens aussi très encouragé.


Vous disiez, lors d’une précédente interview dans La Libre Belgique "Je suis un dictateur bénévole". Est-ce que c’est toujours le cas ?

(rires) Pfff. C’est plutôt moi et Stefan. C’était nécessaire que je ne sois plus seul leader. On a vraiment besoin l’un de l’autre. Après tous les obstacles qu’on a surmontés pour être toujours ensemble ici entrain de créer de la musique, il faut reconnaître que c’est un partenariat.