Guitare Part "Brian Molko", Nov'00


Hormis le fait que Brian Molko m'ait fauché tous mes chewing-gums à la pomme, c'est un gars charmant qui n'évite pas les questions, et n'a pas sa langue dans la poche. Loin de l'image provoc en tous cas que la presse anglo-saxonne cherche à lui coller. 

Pour parler du Nouveau Placebo ("Black Market Music"), le gentleman accepte même de faire l'interview en français... 

Guitar Part : Brian, quel genre de guitariste étais-tu quand tu étais gosse ? 

Brian Molko : Un mauvais. Mais je le suis peut-être encore... 

Guitar Part : Tu lisais des magazines de guitare ? 

BM : Non, pas vraiment. Je suis complètement autodidacte. Lorsque tu apprends toi-même, il n'y a pas de règles, ou du moins, tu ne les connais pas. Alors, tu inventes un style individuel. Même les bêtises peuvent être belles : tu as tout à inventer, tout est possible. Moi, j'ai surtout été inspiré par Sonic Youth : tout désaccorder, inventer une nouvelle façon de jouer, la développer. Et tout ça s'est passé parce que personne ne m'a dit : "Ho, tu ne peux pas jouer comme ça"... bien sûr que je peux ! (rires) Regarde : plink ! (rires). Des fois, certains trucs que les gens considèrent affreux sont en fait très "musicaux". C'est une question d'aventure, je pense. 

Guitar Part : Te souviens-tu de ta première gratte ? 

BM : C'était une Aria acoustique, que j'ai encore d'ailleurs. Et j'ai pas changé les cordes depuis... pfff, cinq ans. Et c'est accordé d'une façon très très intéressante : elle n'a que quatre cordes, et c'est une guitare spéciale. 

Guitar Part : Tu as un vrai look, tu es assez charismatique : es-tu la star attendue depuis Kurt Cobain ? 

BM : Pffff... Pour être honnête, si je répondais à cette question en te disant oui, je serais Billy Corgan... C'est important de ne pas trop croire à son mythe. Sinon, on commence à devenir un petit peu enculé... 

Guitar Part : Et tu crois que Billy Corgan... 

BM : ...Qu'il croit à son mythe ? Ouais. Absolument. Je ne vais pas dire des trucs comme : "Je suis le songwritter de ma génération" etc., etc., sinon ça bloque le progrès. Il faut toujours garder une certaine humilité, être soi-même sa critique la plus féroce, pour continuer à apprendre. Je ne me suis jamais considéré comme un guitariste extrêmement révolutionnaire. Pour moi, la guitare a toujours été un "véhicule" pour écrire des chansons. J'ai une approche très instinctive. Stef, lui, a appris la guitare dans des écoles de musiques : on se complète très bien. Lui a une approche très technique, moi plutôt abstraite. C'est pour ça que ça marche. 

Guitar Part : "Black Market Music" semble moins négatif que "Without You I'm Nothing"... 

BM : "Without You I'm Noting" a été fait dans une atmosphère assez dépressive. On n'était pas très très heureux. Beaucoup de choses qui se passaient dans notre vie étaient assez douloureuses. On a eu des problèmes dans nos relations personnelles, on avait beaucoup de problèmes avec nos partenaires, et tout est essentiellement sorti avec la musique. 

Guitar Part : Certains ont même dit que si on allait au bout de la logique de "Without You..", il ne restait plus qu'à se tirer une balle dans la tête ! 

BM : Ben j'espère pas. Je pense toujours qu'il y a un petit peu d'espoir et d'optimisme dans notre musique, elle n'est pas là pour créer la misère. Peut-être est-ce seulement une fenêtre sur le côté assez sombre de l'âme, et de l'amour, parce que l'amour peut être comme ça : ça peut te donner beaucoup de joie, mais aussi énormément de douleur. 

Guitar Part : Without You I'm Nothing..., la chanson, est quasiment devenue un hymne... 

BM : C'est drôle. Je vais te raconter une histoire : à Reading Festival, tu connais ? L'année dernière, deux personnes se sont mariées sur la scène de Reading avant le premier groupe, à onze heures du mat', sur "Without You I'm Nothing". On a vraiment rigolé, on ne pouvait pas croire ça. J'ai toujours pensé qu'il y avait une grande ironie : j'ai imaginé que beaucoup de couples font peut-être l'amour sur cette chanson et sur "My sweet Prince", et ce sont deux chansons qui parlent de relations qui s'effondrent : je trouve ça très ironique. Des chansons très "dépressives" mais que les gens se chantent en preuve d'amour. 

Guitar Part : Pourquoi l'avoir ré-enregistré avec David Bowie ? 

BM : On ne l'a pas ré-enregistrée. Il est venu, a posé sa voix, et on a remixé. En fait, on allait faire une chanson aux Brit Awards avec David. La tradition est de faire des reprises de classiques de chansons anglaises. Puisqu'on avait fait "20th Century Boy" pour le film "Velvet Goldmine", j'ai proposé à David de la faire pour les Brits. Il a dit ok. Puis il m'a appelé pour me dire : "On devrait faire Without You, c'est ma préférée..." je lui ai répondu : "Je ne pense pas que les Brits vont aimer ça..." On leur a demandé, et ils ont dit : "On préfère "20th Century Boy". Avec David, on a donc décidé d'en faire un single : il avait déjà écrit son harmonie, il voulait vraiment être sur cette chanson. C'est un honneur immense. 

Guitar Part : Pourquoi avoir encore travaillé avec Paul Corkett à la production ? 

BM : Parce que c'est quelqu'un, quand on l'a rencontré, dont on était sûrs qu'il allait devenir un ami. On pouvait sortir boire un pot avec lui. On a ressenti avec lui la capacité de travailler en groupe. On voulait faire une co-production, mais on ne voulait pas travailler avec un grand producteur avec un grand back-catalogue et le grand égo qui va avec... On voulait travailler comme une équipe, et Corkie (sourire) est devenu l'un des amis les plus proches. Un peu comme Bowie a découvert son Visconti. 

Guitar Part : Stupéfaction : Placebo se met au rap ? 

BM : Pourquoi ? (rires) 

Guitar Part : La question, c'est surtout "Comment ?"... 

BM : C'est pas moi qui rappe en plus, c'est Justin Warfield. Ce n'est pas un gangster-rappeur, c'est pour ça aussi qu'on voulait travailler avec lui. C'est un rappeur très intellectuel, "littéraire". Justin voulait correspondre parfaitement à l'état d'esprit de Placebo. Il y avait un grand trou dans cette chanson, sur le refrain, ça sortait pas, et je n'aime pas trop forcer, j'aime que ce soit assez instinctif quand j'écris les paroles. L'idée m'est tombée sur la tête : "Allez, on va essayer du rap, on l'a jamais fait encore, grosse expérience : allons-y !". On a envoyé ça à Justin à Los Angeles, il a écrit un truc super, il est venu, et hop ! 

Guitar Part : Comment penses-tu que les fans vont réagir ? 

BM : Je pense qu'ils ont peur. Mais je suis sûr et certain que dès qu'ils vont l'entendre, ils vont comprendre. Parce que ça marche. Et on a fait exprès de le mettre en plage 4, parce qu'on voulait surprendre notre public, parce qu'on adore ça, c'est très important pour nous. 

Guitar Part : Tu as beaucoup écouté Primal Scream, Asian Dub Foundation pendant l'enregistrement de l'album, est-ce que ça a réveillé en toi une "conscience politique" ? 

BM : C'était un petit peu une inspiration : c'était bien d'écouter des albums sur lesquels tu pouvais danser mais qui te faisaient penser aussi. Dans le milieu pop-rock, aujourd'hui, on a tellement de "rasoirs jetables". Il n'y a pas beaucoup d'âme et de colère. C'est pour ça que j'adore un groupe comme Six By Seven, par exemple. Leur dernier album est l'un des plus "vitrioliques" - ça se dit en français ? - que j'aie jamais entendu. Beaucoup de groupes sont devenus assez complaisants. J'ai toujours cru la devise "Anger is an energy" Il lève le poing : la colère est une énergie. Le fighting-spirit, l'esprit un peu punk du rock a disparu, et Oasis est responsable de tout ça, responsable de la dilution du rock. Après Oasis, nous avons les Travis, les Stereophonics, tout ça... J'aime beaucoup l'album de Muse, par exemple, il y a un côté bombastique. Mais il n'y a pas grand-chose qui nous intéresse en Angleterre. 

Guitar Part : Bien. Réponds donc par oui ou par non : à ton avis, Oasis est-il la pire chose qui pouvait arrivé à la scène anglaise ? 

BM : D'une certaine façon, oui. Mais c'est peut-être positif aussi, parce qu'on a créé des choses pour aller à l'encontre de ça. Nous avons les Britney Spears, Christina Aguilera, les Eminem et Limp Bizkit, et nous avons les Oasis, Travis et Stereophonics, ça créé quelque chose : un nouvel underground, j'espère. 

Guitar Part : Continuons sur cette lancée : avec Pro Tools, ne crois-tu pas qu'il soit devenu trop facile, aujourd'hui, de faire de la musique ? 

BM : Mmmm... Non. La technologie est là pour te rendre la vie un peu plus facile dans le studio. Tu peux avoir toutes les machines que tu veux, si tu n'as pas l'idée... Il faut savoir quoi faire avec : ta machine a des milliers d'effets, alors tu peux faire n'importe quoi. 

Guitar Part : Mais on peut très bien faire un disque sans jamais avoir été sur scène... 

BM : C'est se priver du plus grand plaisir du musicien. C'est magique, spirituel... 

Guitar Part : Il paraît que tu aimes beaucoup lire... 

BM : Je lis beaucoup en tournée, dans les avions, les tour-bus, les hôtels quand je ne peux pas dormir. Si je n'ai pas un bouquin sur moi, j'ai peur. J'ai laissé un de mes livres préférés dans un avion, et je suis très déçu, c'était l'autobiographie de Billie Holiday : Lady Sings The Blues. J'ai aussi avec moi la biographie de Jacques Brel et de Janis Joplin : deux personnes que j'adore. 

Guitar Part : D'autres passions ? 

BM : Le cinéma : le dernier film que j'ai vu, c'était Boy's Don't Cry. L'histoire vraie d'une femme - ça s'est passé dans les années 80 dans le sud des Etats-Unis - qui s'est déguisée en mec et qui a commencé à avoir une vie d'homme, qui avait une copine, etc., etc. Et quand les gens ont découvert que c'était une fille, ils l'ont violée et tuée. C'est assez hard, mais c'est vrai. Je suis très grand fan de Lars Von Trier, et du style Dogma, Festen, Les Idiots, Breakin' The Waves... 

Guitar Part : C'est assez spé, non ? 

BM : C'est très spécial mais j'adore ça, alors j'attends avec impatience la sortie de Dancer in the Dark (NDJ : de Lars Von Trier avec Björk). 

Guitar Part : En parlant d'image, on dit souvent de Placebo : ils sont arrogants, etc., ton opinion ? 

BM : (Sourire, haussement d'épaule) Fuck You ! (éclat de rire) C'est des gens qui ne nous connaissent pas. Les gens qui passent du temps avec nous savent très bien qu'on est des gens assez charmants, polis, et agréables. Ce que nous faisions pour vivre, ça peut te rendre assez schizophrène : je trouve que notre sens de l'humour est trop souvent mal pris pour de l'arrogance. On est des "jokers"... (rires) 

Guitar Part : Tu te plains souvent du traitement que vous inflige la presse anglaise... 

BM : Mais ça, c'est la presse anglaise, hein ? 

Guitar Part : Mais comment gères-tu ces problèmes ? 

BM : Ben je ne lis plus la presse (rires). 

Guitar Part : Tu leur accordes toujours des interviews ? 

BM : Oui. Absolument, il faut le faire, mais je ne lis plus les interviews. C'est plus facile pour la tête. 

Guitar Part : Quelqu'un comme David Bowie te conseille-t-il ce genre de choses ? 

BM : Absolument. Le meilleur conseil qu'il nous ait jamais donné, c'est de ne pas perdre notre spontanéité. C'est d'une sagesse énorme. Passer du temps avec Bowie, Michael Stipe, Bono, ça t'apprend plein de trucs, notamment comment être (il hésite) une "meilleur star". Ces gens sont des légendes : la plus belle chose que tu apprends, c'est que tu peux devenir une légende, mais c'est pas nécessaire d'être un enculé ! 

Guitar Part : Marylin Manson a du mal à assumer son image paraît-il... 

BM : Il s'est rasé la tête, c'est vrai : j'ai vu des photos ! Et il communique seulement avec les gens par Internet. L'aspect intéressant, pour gérer son image, c'est de faire comme Bowie a fait : d'être un caméléon, de passer par des processus de réinvention : ça m'amuse, c'est fun, on a cette liberté de l'être, pourquoi ne pas l'explorer ? Être dans un groupe, c'est une façon de rester toute sa vie un teenager. 

Guitar Part : La presse anglaise avait lancé une rumeur concernant Placebo, comme quoi vous aviez besoin d'un musicien en coulisses pour vous suppléer sur scène ? 

BM : En coulisses ? Quand on est en studio, on joue tout nous-mêmes, nous respectons le triangle "équilatéral", on est une démocratie musicale, financière, tout doit être fait de manière unanime. Mais notre son est devenu de plus en plus complexe. On n'a pas assez de bras, on n'est pas des pieuvres. Alors en tournée, on a quelqu'un d'extra qui est aux samples et aux claviers, mais sur scène : il fait partie du groupe live, il n'est pas en coulisses. Pour le reste, le trio est respecté. 

Guitar Part : Tu tiens beaucoup à cette notion de trio... 

BM : J'étais au Japon, près d'un temple Shinto, et la traductrice m'expliquait que tout commence avec le nombre trois. Quand tu rentres dans un temple Shinto, il te faut applaudir trois fois. C'est très intéressant pour nous : dans un trio, il faut ne faire qu'un seul, c'est un peu comme la Trinité, ça nous a rapproché. En fait, on n'est qu'un petit gang qui se protège. 

Guitar Part : Quelle est la pire chose qui pourrait arriver à Placebo ? 

BM : Accident d'avion (éclat de rire). Les avions me font peur : j'ai une confrontation avec ma mortalité à chaque fois que je monte dans un avion, je ne les aime pas du tout, mais je ne peux pas faire sans. Je ne monte pas dans un avion sans avoir pris deux ou trois vodkas (rires). 

Guitar Part : Peut-on imaginer un album acoustique de Placebo ? 

BM : Je ne peux pas prédire le futur. Après notre musique, on a une approche très instinctive et émotionnelle, on n'est pas très calculateurs. On n'a pas une idée définitive de ce que doit être le son de Placebo. On ne se censure jamais : tout le monde peut jouer de n'importe quel instrument en studio. 

Guitar Part : Causons de Napster : serais-tu pote avec Metallica, ou plutôt avec Limp Bizkit, dont le partenaire sur la tournée américaine n'est autre que Napster ? 

BM : (Sourire) Ce que tu ne sais pas avec Limp Bizkit, c'est qu'il se fait payer deux millions de dollars pour sa putain de tournée par Napster, alors c'est pas des concerts gratuits. C'est du marketing, de l'hypocrisie... Limp Bizkit, fuck you ! C'est un des groupes que je déteste le plus au monde ! J'ai pas de problèmes avec les gens qui veulent vendre leur musique sans maisons de disques, c'est très cool de pouvoir avoir cette liberté sur Internet. Mais imagine : tu rentres chez le disquaire, tu prends des cds, tu sors sans payer, c'est du vol. Cette idée romantique, que les musiciens et artistes doivent être pauvres et vivre dans leur caniveau, et mourir comme Van Gogh avant d'avoir du succès, pour moi, n'est pas réaliste. Tu es journaliste, tu aimes ce que tu fais, mais tu as des responsabilités : il faut que tu bouffes, que tu paies ton loyer, tu as peut-être des enfants... Pourquoi, parce qu'on est artistes, on devrait être les seules personnes au monde à travailler gratos ? Actuellement, je ne pense pas que la technologie soit suffisante pour que ce soit très dangereux. 

Guitar Part : Tes albums de prédilection ? 

BM : En ce moment, j'écoute beaucoup le nouvel album de Queens Of the Stone Age. "Histoire de Melody Nelson", de Gainsbourg, un des chef-d'œuvres de toute la musique, et le troisième album des Velvet. 

Guitar Part : Tu as une baguette magique pour une journée, que fais-tu ? 

BM : J'arrête le racisme, l'homophobie, et comme Bono, j'annule la dette du tiers-monde...